ENTRETIEN MARIETTE RAINA

(Version Française de l'article publié dans Yogastyle [Santiago, Chili] 2018)

1.- Comment es-tu arrivée, ou quel a été le chemin qui t'a conduit vers le yoga tantrique du Cachemire ?

Sur un plan externe, on peut dire que ce sont les éléments de la vie qui nous conduisent là où nous sommes au moment où nous parlons. C’est à travers la sculpture, la peinture, le théâtre et la danse d’abord que, très jeune, j’ai entendu parlé du regard, de l’observation, du silence et du senti. Puis ma mère qui a été une influence importante. Je la regardais aller sur son cheminement intérieur, commençant par la psychanalyse, puis le chamanisme, le yoga, et plus tard l’approche de la tradition des Tantras du Cachemire. Les livres de Éric Baret trainaient dans la bibliothèque, j’avais alors 17 ans. À 21ans je suis partie vivre à Montréal pour faire mes études. J’ai rencontré Éric. Sa présence dans ce qu’elle a de plus simple, silencieuse et tranchante à la fois, a été un choc. J’ai commencé à pratiquer le yoga, à suivre ses séminaires, puis à l'assister dans ses cours. Cette approche qui s'inscrit dans tous les espaces de la vie était complète: elle touchait le coeur des choses. Dès les premières rencontres ce fut évident pour moi que ça serait ce cheminement qui allait résonner tout au long de ma vie.

Sur un plan plus interne, il n’y a pas de cause à effet, rien ne m’a guidé à cela. Ça n’est pas personnel. Ce n’est pas une rencontre avec une tradition, mais avec soi-même, dont l’approche se fait à travers une tradition ou une autre. Finalement, ça aurait été le soufisme ou le tricot, ça aurait été la même chose. Ça n’est pas la tradition qui m’a touchée en premier, mais ce questionnement de l’être et l’investigation de la réalité dans ce qu'elle a de plus honnête et intégré dans tous les espaces de la vie. Et puis le silence inexplicable, au-delà des mots et de la conceptualisation. Je ne pense pas que l’approche cachemirienne soit plus profonde qu’une autre mystique, c'est juste un emballage culturel tel qu’il se présente, différent pour chaque tradition. Mais derrière, elles parlent toutes de ce retour à soi.  


2.-Quels sont la philosophie ou les fondements et principes sur lesquels ce yoga est basé ?

L’unique fondement est l’écoute. Un regard clair et direct de la réalité. Voir ce qui est, sans mouvement d’intervenir. Laisser la perception se déployer. Ça veut dire se rendre compte de mes réactions, de mes peurs, des projections et des compensations. Voir combien on passe notre vie à justifier, à se défendre et à calculer ce que l’on va gagner ou perdre face à une situation. Voir combien on rentre dans tel ou tel autre cheminement spirituel en se disant que celui-là, enfin, va peut-être me rendre heureux. On espère tout le temps sortir de ce que l’on sent, éviter la réalité, alors que pourtant tout se trouve là. Donc cette approche, c’est aussi simple que ça: un retour à la présence, pas comme je l’imagine, mais comme elle existe, là, tout de suite. Cette approche est sans espoir, elle ne va pas vers quelque chose, elle ne fait pas de promesse. Elle revient à ce qui est essentiel en nous.


3.-Quelles sont les différences fondamentales entre ce yoga et l’habituel que nous pratiquons dans l’occident ?

Sur le plan concret de la pratique, la manière dont nous travaillons ne met pas l’accent sur la posture et encore moins la performance. Il n’y a rien à réussir, parce que réussir une pose de yoga n’a jamais rendu heureux sur le long terme. Ça n’a jamais aidé à être libre de soi-même, à ne pas réagir quand votre mère vous critique ou que votre amant vous quitte. Sinon, tous les gymnastes et contorsionnistes seraient heureux… hors ça n’est pas le cas. Donc, dans notre approche du travail des asanas, nous ne mettons pas l’accent sur la posture, mais sur son déploiement dans le senti; comment je vais dans la pose, comment je la vis, comment j’en reviens. C’est là que je vais découvrir les compensations, les espoirs, les pathologies, et c’est par cette observation que la tranquillité non liée à un objet va s’installer en moi. 

 

4.-Les asanas sont-ils similaires dans les deux yogas, y a-t-il de différences dans leur exécution? Lesquelles? Comment travaille-t-on avec les pranayamas, la méditation, etc.?

C’est identique, parce que nous avons tous le même corps et donc un nombre limité de postures. Quand vous regardez bien, vous allez voir qu’il n’y a que quelques poses importantes majoritaires, le reste des propositions sont des variantes, ou la même posture répétée sous un autre angle ou dans une autre direction (allongé, debout, sur la tête, etc.). 
Dans cette approche du yoga cachemirien, il y a quelques détails importants qui caractérisent cette pratique si l’on peut dire. Les mains au repos, par exemple, sont toujours avec les paumes face au sol et jamais en l’aire, comme dans Shavasana. Ou encore, on ne travaille pas avec la musculature du dos, on dit toujours “qu’il n’y a pas de dos en yoga”. Le contact avec le sol est une exploration importante de notre pratique, nous ne poussons jamais sur le sol, on le dépasse, on le traverse dans toutes les postures. 
Donc les variantes sont dans les détails plus que dans des postures à proprement parler. C’est la même chose pour les pranayamas. Pour donner un autre exemple, pendant de nombreuses années Kapalabhati est travaillé avec le bas ventre trois doigts sous le nombril, et pas avec le diaphragme, afin d’éviter de traumatiser encore plus cette zone extrêmement sensible.  Quant à la méditation, elle s’intègre dans l’espace d’écoute entre les postures ou à la fin de la séance, c’est un “laisser vivre”, "laisser résonner" ce qui se passe en moi, laisser la perception se dilater, plutôt que d’imposer au mental de ne pas penser, d’être plus ceci ou moins cela. Encore une fois, on revient à notre principe fondamental : l’écoute. 

Ce yoga n’invente rien, il est un écho à des pratiques traditionnelles qui existent depuis des millénaires, c’est à dire des pratiques qui pointent vers la dissolution de soi. Regardez la pratique du sabre par exemple, celle des arts martiaux, ou encore l’art de la calligraphie. On n’apprend pas à faire, mais à défaire. On cherche le mouvement épuré, organique, qui retrouve la globalité. Donc pour le yoga, c’est la même ligne d'exploration. Qu’est-ce que je peux lâcher dans le corps qui est inutile dans l’asana que j'explore: une nuque compressée, une main maniérée, une tension dans l’orteil, une fesse contractée. On cherche le retour à la globalité dans laquelle le corps sera libre de se placer organiquement. L’asana ne s’apprend pas, il faut le laisser émerger, tel qu’il existe derrière mes compensations, lorsque je cesse d’aller vers lui, et qu’au contraire, que je le laisse venir à moi. 

 

5.- Pourquoi pratiques-tu ce yoga?

Pour rien, pour la gratuité. Quand tu t’assois, tu ne sais pas ce qu’il va se passer. C’est important de ne pas avoir de routine. On ne prépare jamais un cours, de la même manière que le pratiquant glisse dans sa séance sans savoir. On s’assoit sans demande, sans attente. Tu commences à mettre une jambe à droite, à monter les bras, tu sens les lignes, tu observes les mouvements qui se déploient, les zones de sensibilité qui se présentent. C’est un voyage sans fin, et sans retour. Il ne commence nulle part, ne termine nulle part. Il n’y a nulle part où aller. Tu es présent à ce qui se présente, tu es déjà arrivé à chaque instant. Dans cet espace de neutralité, de gratuité où tu n’attends ni une meilleure santé, ni de te sentir mieux, ni d’être moins stressée, ni de régler quoi que ce soit, c’est un calme profond que tu touches. La demande c’est la misère , il n’y a rien à attendre, les choses profondes n’ont pas de raison.

 

6.-"Il n'y a rien à changer ni à transformer". Cette phrase est l'une des bases de ce yoga, peux-tu nous expliquer à quoi il se rapporte ?

Vouloir changer le monde est un manque de perspective. Mais c’est à partir de ce mouvement de vouloir modifier quelque chose que commence l’exploration. Y a-t-il une autre possibilité? Je suis persuadé que je devrais maigrir, être plus souple, plus spirituel, mieux accueillir ou ne pas réagir, que je devrais être plus aimé, plus respecté, qu’il ne devrait pas y avoir de guerre ou de déforestation. Ce sont des sujets valables sur un plan social et environnemental, mais ce qui nous intéresse ici, c’est cette écoute de soi. Qu’est ce que je sens, quel mécanisme ça fait surgir en moi. Je réalise peut-être qu’il y a toujours eu une forme de sensation d’abus, ou de colère, ou d'injustice qui m’habitent, et qu’en fait ça n'est pas à propos des arbres, des abattoirs ou de mon corps, c’est une histoire émotionnelle que je répète depuis toujours, qui se cristallise sur mon partenaire, ou sur la guerre, ou l'environnement, ou mon asana de yoga. Donc pour un instant, je laisse le monde être ce qu’il est et je reviens à ce qui se passe en moi. Ma réaction, ma défense, ma tristesse, mon mal-être, et je laisse vivre ces émotions contre lesquelles normalement je me bats pour ne pas les sentir. Elle est là la vraie violence, dans le billonnage de mes émotions. 

Profondément je m’en fous des arbres, ce que je veux c’est être tranquille en moi-même. C’est pour ça que quelqu’un d’amoureux tout d’un coup ne va plus au cours de yoga, ne milite plus, ne cherche plus à changer le monde. On ne voit pas le monde, on ne voit que nous-mêmes projeté à  travers les événements. Quand on est tranquille, le monde est tranquille et on ne veut rien changer. Quand on est en colère, le monde est violent et on se dit que tout devrait être différent.

Après, ça n’empêche pas d’être un activiste, de parler à certaines personnes avec qui vous êtes en conflit, mais c’est un mouvement qui aura retrouvé sa juste place. Vous opérez avec vos capacités du moment, et il n’y aura pas d’état affectif. Vous pouvez être certain à 1000% que dès que vous faites face à une situation et que vous sentez une réaction de colère, d’agacement, de frustration, c’est à propos de vous-même, pas de la situation. C’est un cadeau : vous voyez cela, vous le sentez dans votre corps, alors vous arrêter d’essayer de réparer la situation et vous plongez en vous-même pour explorer directement ce qui se passe. 

 

7.- Dans ce sens, qu'est-ce qui passe avec les conséquences qu’ont tes actes sur les autres, c'est-à-dire : la souffrance que tu produis sur les autres avec tes actions, ne sont-elles pas non plus motifs à vouloir changer ?

Le motif c’est de vouloir mieux voir, pas de vouloir changer. Par la vision, des réajustements se font. Par le désir de changer, c’est une compensation qui ramène à la compensation. Il n’y a pas un "autre", la personne est mon miroir, mon gourou. À travers l’autre, je vois mes réactions. 
Quand tu sens que quelqu’un souffre à cause de toi, regarde mieux cette personne: sa structure, sa vie, son éducation, tu verras que ça ne pouvait pas être autrement. Puis tu te regardes toi-même, ta structure, ton éducation, tes schémas de pensées. Pouvais-tu vraiment faire autrement? Non, c’était inévitable. 
Le seul moyen d’éventuellement bouger quelque chose dans un rapport problématique avec une personne, c’est de revenir à soi-même. Changer la situation sera toujours un palliatif qui se cristallisera ailleurs. Mais, si toi tu lâches profondément, alors l’autre aura l'espace pour éventuellement lâcher aussi. Reviens à ce que tu sens face à la réaction de l’autre : tu as l’impression d'avoir perdu quelque chose, tu sens la culpabilité peut-être, etc. Ça n’est pas à propos de l’autre, oublie la personne, revient à toi et laisse vivre les émotions qui te traversent. Il faut investiguer à l'intérieur de soi ce qu'il se passe, quitter la situation et retourner le questionnement vers soi-même. Et nous avons de la chance, parce que la vie nous présente sans cesse des situations conflictuelles qui nous permettent cette investigation!

8.- Vous croyez que le changement d'une personne est une illusion totale … Cela signifie qu'un assassin, un fidèle, un voleur ne peuvent pas ou ils ne doivent pas se transformer?

Un changement volontaire est une compensation. Un changement organique c’est la vie, la maturation est inévitable comme une graine qui pousse, mais ça n’est pas à nous de décider qui est prêt à murir. Il faut avoir beaucoup d'orgueil pour juger le monde, il faut se sentir vraiment exceptionnel et infaillible pour avoir une opinion finalement. Quand tu reviens à toi, et que tu observes vraiment comment tu fonctionnes, tu te rends compte que depuis des années tu es dans un rapport de force avec ta femme pour lui prouver que tu es un mari exceptionnel, ou alors que tu tyrannises tes enfants pour leur prouver que c’est toi le parent et leur faire sentir que tu as un statut d’autorité, que dans la conversation avec tes amis tu ramènes toujours tout à toi pour être sûr d’être meilleurs qu’eux. Tu prends conscience que chaque jugement, chaque opinion que tu portes et chaque mouvement qui en découle est une forme d’agression contre le monde. Quand tu vois combien tu fonctionnes comme cela, ça t’amène à une extrême humilité, et tu te rends compte que tu ne vaux pas mieux que le voleur ou l’assassin. Tu fais comme tout le monde : tu fais comme tu peux avec tes limites et tes peurs. Parfois c’est trop fort, alors les mécanismes sont inévitables. Parfois la grâce te tombe dessus, et tu vois, et quelque chose lâche. Mais ce processus n’est pas entre tes mains. Un assassin qui voit son fonctionnement est beaucoup plus mature qu’une personne socialement normale complètement endormie et prise dans ses schémas.

9.- Le Yoga Tantrique du Cachemire est plus que thérapeutique, c’est un yoga qui cherche le vide. Pourrais-tu décrire qu'est-ce qui est ce vide ?

Quand on regarde les textes qui mentionnent le yoga, les pranayamas et les rituels, l’adepte ne cherchait pas à aller mieux, il cherchait à percer le secret du monde, à retrouver sa nature essentielle qui se situe derrière la manifestation du corps et de la personne. Donc, ce que l’on appelle “vide”, c’est en quelque sorte cet espace avant que je ne prétende être quelqu’un et que je m’attache à mon image. Ça arrive à tout le monde, plusieurs fois par jour nous sommes libres de nous-mêmes, mais nous n’en sommes pas conscients. 
Prenons le corps. Le corps est fait d’une musculature qui s’est construite au fil des années en fonction des traumas et des défenses. Ce que j’appelle “mon corps” est en faite une référence à tout mon système de défense. C’est pourquoi, si nous faisons du yoga avec la musculaire habituelle, dans la performance, ça va renforcer cette structure de réactivité et de défenses dans laquelle je m’affirme. Au contraire, si nous abordons le travail des asanas par le senti, autre chose se présenter Quand j’arrête de pousser le sol mais que je le traverse, quand je cesse de penser que mon corps se termine au bout de mes doigts ou de mes orteils et que je prolonge les directions et pratique dans l’espace, alors la structure est prise en charge, et moi en tant que système affirmatif, en tant que personne-image qui a besoin d’exister, je disparais. Ce qui reste, c’est un corps vide, ça veut dire vide de mon système et de mon affirmation. Il n’y a plus rien à défendre.

Mais ça, il ne faut pas en faire un concept. On l’explique ici pour pointer vers une autre possibilité, ce qui est important c’est de questionner et de pratiquer avec cet écho si ça résonne pour vous. Il ne faut jamais aller vers, sinon on crée un imaginaire. Il faut laisser la question vous guider dans le sensible, lors de la pratique. 

10.-Peux-tu nous parler de la non-dualité, l'un des fondements basiques de ce type de yoga ?

Vide, non-dualité, ce sont des concepts, et il faut faire attention de ne pas s’y attacher. Nous ne sommes pas là pour avoir l’aire intelligent et déballer une connaissance académique, parce que ça ne vous aidera pas en situation de crise émotionnelle. Par contre, ce qui va vous aider, c’est d'observer votre fonctionnement. Ça, c’est le coeur. Ça veut dire que j’observe mes schémas de pensée pour découvrir combien ils sont composés à 100% d’opinions et de commentaires sur le monde, “ceci est bien, mais cela est mal, ceci est bon, mais cela me dégoute, j’aime cette chose, mais je déteste telle autre, ça devrait être comme ceci, mais pas comme cela, je sens l’attraction pour telle chose et du rejet pour telle autre, je trouve telle personne intelligente et telle autre stupide”. Ces jugements, sur un plan profond de l’être, sont une forme d’attachement à mon système, à moi en tant que personne identifiée à mon histoire. Tout comme le corps va s’attacher à pousser le sol ou à travailler dans la performance musculaire pour sécuriser une image, le psychisme fait pareil avec les opinions ou la connaissance intellectuelle. 
À la fin d’une séance de yoga, lorsqu'elle est faite par le senti, le soir au moment de sombrer dans le sommeil, le matin avant d’être totalement réveillé, il y a un état de pure tranquillité où vous ne vous pensez plus. La non-dualité autant que la dualité sont des pensées, des concepts. Il faut juste voir que c’est à travers la connaissance de moi-même qu’éventuellement un autre espace va se proposer, et parfois alors un concept peut s’actualiser dans sa forme vivante et non limitée. 

11.-Qu'est-ce qui a signifié découvrir ce yoga dans ta vie, dans tes relations, à ton travail, etc.. ?

Cette approche du travail tactile est un tremplin pour intégrer des éléments organiques de l’être. Le yoga sur le tapis stimule des espaces de détente et d’écoute, mais le vrai yoga commence au moment de quitter la salle de pratique. Quand tu vois ton arrogance ou ta peur dans une posture de yoga, alors ça va se transposer tout seul dans la vie de tous les jours, tu vas voir cette même arrogance et cette même peur exister à plein de moments de ta vie. Quand tu es avec ta famille, avec des amis, avec tes élèves, c’est là que les espaces de détente profonde touchés dans ta pratique vont te permettre de voir ce que tu ne voyais pas avant sur ton fonctionnement. La vision libère, il n’y a rien à faire avec. L’acte même de voir sans commentaire est la plus grande des libertés, parce que quand tu vois, tous les éléments de ton être retrouvent leur mouvement organique. C’est à dire qu'ils vont pouvoir se déployer, vivre et mourir. Rien ne reste. C’est ça la beauté. Ça n’est pas d’être parfait, d’être libéré ou sans schémas - ça, c’est de la fantaisie - la beauté c’est de voir et de se donner au mouvement non négociable de la vie.